Il y a quelques jours à peine, la France accueillait à Nice l’UNOC, la Conférence des Nations unies sur les océans. Emmanuel Macron s’y affichait en champion de la protection des océans, des fonds marins et de leurs sous-sols. Mais à peine les projecteurs éteints, il encourage déjà le gouvernement et les parlementaires, avec l’appui de cabinets de lobbying, à enfouir sous la mer des pollutions industrielles — celles-là mêmes qui alimentent le réchauffement climatique et accélèrent l’acidification des océans.
Au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, le gouvernement défendra mardi prochain à l’Assemblée nationale un projet de loi visant à autoriser l’exportation de CO₂ liquéfié en vue de son enfouissement dans des failles géologiques sous-marines ou d’anciens réservoirs d’hydrocarbures. Il s’agit d’un amendement au Protocole de Londres de 1996, censé prévenir la pollution des mers liée à l’immersion de déchets et autres matières.
Derrière cette vitrine techno-solutionniste se cache un véritable contournement du problème : celui d’un modèle industriel incapable de se remettre en cause en profondeur. L’autorisation d’exportation de CO₂ garantit aux industriels une solution de facilité et risque de les inciter à ralentir les efforts de décarbonation de leurs procédés. Pour preuve les recherches en cours pour se raccorder aux réseaux d’exportation en cours de planification, ou encore les projets de carburants aériens et maritimes qui dépendent d’approvisionnement en CO₂.
L’exportation de CO₂ serait rendue possible par la construction de carboducs, des pipelines conçus pour acheminer du CO₂ liquéfié depuis les principales zones industrielles du pays jusqu’aux ports de Fos-sur-Mer, Dunkerque ou Nantes-Saint-Nazaire. Là, le CO₂ liquéfié serait transporté par bâteau vers des pays comme la Norvège ou l’Italie, qui ont identifié des failles géologiques ou des réservoirs déplétés pour stocker durablement ces pollutions industrielles. Une fuite en avant maquillée en solution.
Les risques sanitaires sont pourtant connus. En février 2020, aux États-Unis, un carboduc s’est rompu dans le Mississippi après un mouvement de terrain causé par des inondations. Sur les 49 habitant·es de la commune touché·es, une vingtaine se sont évanouis, et tous ont souffert par la suite de pathologies neuronales, pulmonaires et gastriques. La catastrophe s’est produite dans une zone peu peuplée. Mais demain ? D’autres pays, plus densément habités, pourraient accepter de stocker notre CO₂ ? Est-il juste que des populations, qui ne sont en rien responsables de ces émissions, payent le prix de notre inaction climatique ?
Ces risques seront légués aux générations futures, sans aucune garantie de sécurité pour des installations immergées dans les profondeurs marines. Les premiers retours d’expériences montrent déjà que ces installations sous-marines ne se comportent pas comme les modèles le prédisaient. Qui en assurera la surveillance et la maintenance dans 50, 100 ou 1 000 ans ? Qui paiera, qui assumera les conséquences en cas de fuite, de séisme ou de rupture d’infrastructure ? En l’état, aucune réponse sérieuse n’est donnée à ces questions fondamentales. Comme pour l’enfouissement des déchets nucléaires, ce sont les générations futures qui hériteront de ces fardeaux invisibles, massifs et nocifs, autant de communs négatifs à gérer collectivement, sans en avoir tiré aucun bénéfice.
En ratifiant cet amendement, le Parlement français risquerait de graver dans le marbre d’un traité international l’externalisation de sa pollution. Il choisirait de continuer à produire comme avant, de reporter sur d’autres territoires les effets de son inaction, et de faire reposer tout l’effort sur des infrastructures techno-industrielles coûteuses, à l’efficacité incertaine et à l’impact environnemental sous-évalué.
Il faut dire les choses clairement : l’exportation du CO₂ ne peut et ne doit pas remplacer la réduction des émissions à la source. Le gouvernement devrait investir dans les vraies solutions : la sobriété énergétique, la relocalisation industrielle, la transformation des procédés, le soutien aux innovations bas-carbone. Plutôt que de financer à perte une fuite chimérique sous la mer, construisons une économie réellement décarbonée, au service des territoires et de leurs habitant·es.
Nous appelons donc l’Assemblée nationale à rejeter ce projet de loi qui enfouit les problèmes au lieu de s’y confronter. La France a une occasion historique d’envoyer un signal à la communauté internationale: la lutte contre le réchauffement climatique passera par le courage politique de remettre en cause un système de production destructeur, par la préservation des fonds marins et par la protection des populations.
✍️ Les députés du groupe Ecologiste et Social : Cyrielle Chatelain, Sabrina Sebaihi, Lisa Belluco, Christine Arrighi, Julie Ozenne, Alexis Corbière, Jérémie Iordanoff, Catherine Hervieu, Jean-Louis Roumégas. Les sénateurs : Guillaume Gontard, Président, Guy Benarroche, Grégory Blanc, Ronan Dantec, Thomas Dossus, Jacques Fernique, Antoinette Guhl, Yannick Jadot, Monique de Marco, Akli Mellouli, Mathilde Ollivier, Raymonde Poncet Monge, Daniel Salmon, Ghislaine Senée, Anne Souyris, Mélanie Vogel…
La liste des signataires est ici.
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