
À huit heures trente, ils quittent la cour bétonnée. Direction le parc voisin, la lisière d’un bois, parfois un simple square. Dans les sacs, pas d’écrans, pas de tablettes : des carnets, des crayons, quelques ficelles, beaucoup de curiosité. Pour ces élèves, la classe ne commence pas quand on s’assoit, mais quand on sort. L’« école dehors », longtemps marginale, est en train de devenir une réponse politique à un malaise profond : des enfants enfermés, surexposés aux écrans, coupés du vivant.
Le constat est désormais largement partagé. En trente ans, le temps passé dehors par les enfants a été divisé par dix. Quatre enfants sur dix ne jouent jamais à l’extérieur en semaine. À l’inverse, la surexposition aux écrans explose, avec des effets documentés sur l’attention, le sommeil, la santé mentale et la motricité. L’école, elle aussi, s’est progressivement refermée : salles de classe saturées, récréations réduites, pédagogie immobile. Face à ce modèle à bout de souffle, la classe dehors ouvre une brèche.
Apprendre dehors, ce n’est pas « faire moins école ». C’est souvent apprendre mieux, autrement. Les enseignant·es qui s’y engagent le constatent : les enfants sont plus concentrés, plus apaisés, plus disponibles. Le bruit baisse, les conflits aussi. Les savoirs prennent corps. Une règle de mathématiques se mesure avec des pas. Le vocabulaire s’enrichit au contact du réel. Les sciences ne sont plus abstraites : elles s’observent, se touchent, se vivent. Et surtout, l’écran recule. De fait, l’école dehors agit comme une mesure concrète de déconnexion : on n’y consulte pas une application, on regarde autour de soi.
Les bénéfices sont multiples et désormais étayés par la recherche : amélioration des capacités d’attention, réduction du stress, développement moteur, imagination stimulée, meilleure acquisition des fondamentaux. Pour des enfants souvent assignés à l’immobilité et au virtuel, le dehors redevient un espace d’émancipation. Un espace où l’on apprend avec le corps autant qu’avec la tête.
Pourtant, malgré son succès sur le terrain, l’école dehors reste fragile. Elle dépend trop souvent de la bonne volonté individuelle des enseignant·es, confrontés à des obstacles juridiques, organisationnels, assurantiels. Sortir avec une classe peut encore relever du parcours du combattant. C’est précisément ce que vient corriger la proposition de loi : reconnaître officiellement l’éducation au dehors, lui donner un cadre clair, sécurisé, durable. Inscrire noir sur blanc que tous les enseignements peuvent se faire dehors. Intégrer cette pratique aux projets d’école et aux projets éducatifs territoriaux. Former, accompagner, généraliser.
Il ne s’agit pas d’une lubie pédagogique ni d’un luxe réservé à quelques territoires favorisés. Au contraire : l’école dehors est une mesure d’écologie populaire. Elle lutte contre une école à deux vitesses, où seuls certains enfants ont accès à la nature par ailleurs. Elle parle autant aux campagnes qu’aux quartiers urbains denses, où le manque d’espaces verts pèse lourdement sur le quotidien des familles.À l’heure où l’on s’inquiète – à juste titre – du temps d’écran, des troubles de l’attention, de l’anxiété précoce, cette proposition de loi fait un pas de côté salutaire. Elle ne moralise pas, elle n’enjoint pas. Elle ouvre les portes. Elle rappelle une évidence trop longtemps oubliée : pour grandir, apprendre et se construire, les enfants ont besoin d’air, de mouvement, de nature. Et l’école, si elle veut rester un lieu d’émancipation, doit elle aussi sortir de ses murs.
Chiffres clés
- Aujourd’hui, en France les enfants passent 10 fois moins de temps dehors qu’il y a 30 ans.
- 40 % des enfants de 3 à 10 ans ne jouent jamais dehors en semaine.
- 1h22 par jour en moyenne, c’est le temps d’écran moyen chez les enfants de 3-5 ans et 4h11 par jour en moyenne chez les 6-17 ans.
Carte d’identité
de la proposition de loi

Proposition de loi visant à reconnaître l’éducation au dehors et en contact avec la nature et à réaffirmer la place de la transition écologique à l’école, n° 1631
Rapporteur : Jérémie Iordanoff
Cheffe de file : Lisa Belluco
Présentation du dispositif :
- Inscrire l’éducation au dehors et en contact avec la nature parmi les missions et objectifs du service public de l’enseignement, de la petite enfance à l’école, en lien avec les enjeux de transition écologique et de biodiversité.
- Rendre cette ambition opérationnelle via les projets d’établissement et les projets éducatifs territoriaux, en permettant que tous les enseignements puissent être dispensés au dehors et en créant un réseau national de formateurs à la classe dehors.
- Réaffirmer le rôle central de l’École dans la formation de citoyens conscients, résilients et engagés face à l’urgence écologique, tout en répondant aux enjeux de santé et de bien-être des enfants.
